"T'as des enfants?" , "À quand les enfants?". Arrivées à un certain âge, la plupart des femmes entendent ce genre de questions très régulièrement. Au point qu'elle en est devenue anodine, presque automatique. Et quand la réponse est non, une deuxième question s'impose, plus intrusive encore: pourquoi? Le documentaire d'Enora Malagré pose un autre pourquoi. Pourquoi on est obligé d'amener le sujet dès qu'une femme atteint la trentaine? Pourquoi on ne laisse pas les femmes tranquilles sur un sujet qui les concerne très intimement ? Pourquoi une femme doit être mère ? Présenté comme un film manifeste, le documentaire explore une thématique universelle à travers la voix d'Énora Malagré, figure bien connue des téléspectateurs. L'ancienne chroniqueuse de TPMP y interroge frontalement une question qui a formé son existence et qui traverse la vie de millions de femmes: l'absence d'enfants, qu'elle soit subie ou choisie.
Une démarche thérapeutique
Comme 9% des femmes en âge de procréer, Enora Malagré ne peut pas faire d'enfants. Dans son documentaire, elle revient sur ce lourd fardeau de ne pas pouvoir enfanter. Comment se considérer femme quand son corps ne peut pas faire la chose à laquelle les femmes ont été associées pendant si longtemps? Le parcours d'acceptation de la comédienne a commencé il y a 10 ans, alors qu'elle a été contrainte d'annoncer son endométriose devant des milliers de téléspectateurs sur le plateau de Cyril Hanouna. Depuis, elle en parle ouvertement dans différentes émissions, comme Quelle Époque de Lea Salamé. Mais sa plus grande confession se trouve dans ce documentaire, où elle se livre sur son expérience, qu'elle partage avec d'autres femmes. Bien plus important qu'un simple film, ce projet est une véritable démarche thérapeutique. "Ce film a surtout aidé à économiser beaucoup de séances de psy", dit-elle en riant, avant d'ajouter qu'il l'a "beaucoup aidée à avancer dans le deuil de la parentalité."
Subir ou choisir : deux parcours, une même pression
Le documentaire de 65 minutes met en regard des femmes qui n'ont pas d'enfants. Celles qui ne peuvent pas en avoir et celles qui décident de ne pas en avoir. Deux réalités différentes, souvent opposées dans le débat public, l'une davantage excusée que l'autre. Mais Énora a choisi de rapprocher ces deux expériences de la féminité sans enfants, assurant "qu'on ne puisse pas ou qu'on ne veuille pas, au final, on subit la même injonction de la société." Les témoignages, anonymes ou portés par des figures publiques comme Marianna James ou Mireille Dumas, disent tous la même chose : l'obligation implicite de se justifier. Pas moyen de vivre sa vie tranquillement quand on est femme et qu'on n'a pas d'enfants. Deux intervenantes qui se sont fait ligaturer les trompes volontairement ne peuvent plus compter le nombre de fois où elles ont dû justifier leur choix de ne pas avoir d'enfants, utilisant souvent l'argument de l'écologie. Pourquoi est-ce donc si compliqué d'imaginer la femme sans l'associer à un rôle de mère ? Il semblerait qu'aujourd'hui encore, ne pas être mère reste perçu comme un écart, voire une anomalie. "Il y a toujours l'idée qu'il y a quelque chose qui cloche, qu'on est un peu égoïste, un peu louche", raconte Enora Malagré.
Une portée politique
Sans être directement militant, Pourquoi t'as pas d'enfants ? interroge les dictats de notre société patriarcale, où la maternité demeure une norme structurante, présentée comme une étape naturelle, voire obligatoire de la vie des femmes. Il dénonce cette injonction qui pèse sur le corps féminin depuis des siècles, assignant la parentalité au rang de destin plus que de possibilité. Énora Malagré rappelle les discours natalistes, notamment l'allocution du président de la République sur le réarmement démographique et la constante responsabilisation des femmes. Alors que celles-ci sont continuellement blâmées pour ne pas avoir d'enfants, les hommes s'en tirent bien. On entend rarement des réflexions sur la parentalité qui leur sont destinées. Autant de violences symboliques que les femmes subissent non-stop et que le documentaire dénonce. En outre, ses entretiens avec Béatrice Dalle ou Marianna James, toutes deux ayant choisi de ne pas avoir d'enfants, rappellent une chose essentielle : la manière dont on utilise notre corps ne relève que de nous. Sans se revendiquer féministes, la vie de ces femmes publiques donne un exemple autre de la féminité aux nouvelles générations. Une féminité qui n'est pas forcément associée à la maternité.
La maternité comme performance ?
La question de la performance de la féminité à travers la maternité n'est pas abordée dans le docu, étant un autre débat encore plus vaste. Mais, en le visionnant, on ne peut s'empêcher de se demander dans quelle mesure le fait de vouloir un enfant est une chose naturelle, instinctive. Est-ce que le fait de vouloir être mère, ou de le devenir, est le résultat d'une construction sociale, qui nous assigne des normes et stéréotypes de genre à la naissance selon le sexe que l'on porte? Ou bien existe-t-il réellement un instinct maternel, associé au sexe féminin ? Si oui, quand est-il de toutes ces femmes qui choisissent de ne pas être mères ? Ou celles qui le sont mais qui ne se sentent pas bien dans ce rôle si compliqué ? Autant de questions qui restent en suspens mais que le documentaire amène subtilement.