Le terme “needle drop”, littéralement “chute d’aiguille”, fait référence au geste de poser l’aiguille sur un vinyle. Au cinéma, il désigne l’insertion de musiques préexistantes dans une scène, par opposition à la bande son ou aux musiques faites pour un film. De Quentin Tarantino, à Sofia Coppola, en passant par David Fincher, quasiment tous les réalisateurs utilisent des musiques populaires pour leurs films et elles ne sont pas décoratives mais servent la narration. Un bon needle drop ne se contente pas d’accompagner une action, il prolonge l’émotion, la sublime voire la contredit. Attention, spoilers en vue.
La musique comme prolongement de l'émotion
La musique fonctionne comme fusion totale aux scènes dans beaucoup de cas. Elle valide les émotions des personnages lorsqu'ils vivent une révélation, une victoire, un deuil, la solitude. Elle joue le rôle de voix intérieure, voire même de personnage. Prenez la scène culte de The Perks of Being a Wallflower : les trois personnages principaux roulent de nuit et “Heroes” de David Bowie se lance à la radio. À cet instant, la chanson ne fait pas que rythmer leur trajet, elle capture un moment de connexion, de liberté et d’unité entre les personnages, appuyé par Charlie qui dit “Je me sens infini”. Un simple moment en voiture est transformé en un souvenir pour les personnages, un moment de partage.
De la même manière, la fin de The Breakfast Club serait moins poignante sans “Don’t You (Forget About Me)” de Simple Minds. Ce morceau n’est pas là juste pour cloturer le film mais il scelle le moment passé entre outsiders, filles populaires et sportifs du lycée. Il amplifie leur rencontre et ce qui a changé chez eux durant leur journée de retenue. Plus récemment, "Cannock Chase" de Labi Siffre a eu un regain d’intérêt sur les réseayx cette année et c’est peut-être parce qu’elle marque la fin de Sentimental Value. Là où certaines conversations sont difficiles et frustrantes, la musique prend le relais, transformant un regard échangé entre père et fille en une nouvelle étape de leur relation. Dans les Gardiens de la Galaxie, les chansons populaires des années 80 sont utilisées en permanence, ce qui pourrait sortir le spectateur de la narration. Cependant, celles-ci sont ancrées dans la narration par le Walkman et l'histoire du héros qui fait ainsi vivre ces chansons dans son monde. "Come and Get Your Love", "Mr. Blue Sky", "Hooked on a Feeling", "Dog Days Are Over", le réalisateur James Gunn nous sert une playlist complète de tubes mais réussit à servir sa narration et nous accompagner dans les aventures des personnages.
Outil ironique et contrastant
Les needle drop ne font pas qu’accompagner ou renforcer les émotions. Les musiques peuvent aussi créer un contraste. Un des exemples parfaits dans ce genre de décalage est l’utilisation de musiques plutôt joyeuses dans des scènes de violence, d’horreur au lieu de souligner la violence par une musique violente, ou la tristesse par une chanson triste. Un des exemples emblématiques de cette utilisation est "Stuck in the Middle with You" dans Reservoir Dogs, le film de Quentin Tarantino. Le personnage Mr. Blonde torture un policier kidnappé, lui coupe une oreille tout en dansant sur la musique joviale des années 70. Elle amplifie et marque encore plus la brutalité de la scène et le caractère psychopathe du personnage. De même, dans le film de Jordan Peele, Us, une famille lance la musique "Good Vibrations" de The Beach Boys par l’intermédiaire d’Alexa et se fait ensuite assassiner par leurs sosies maléfiques. Quand la mère tente d’appeler la police avec la commande vocale, Alexa comprend autrement et met la musique "Fuck tha Police" de N.W.A. Cet exemple montre l’ironie des chansons utilisées, elles sont légères et reflètent la vie normale et habituelle des personnages alors qu’ils sont en train de se faire tuer.
Les needle drop peuvent aussi desservir la narration
Utiliser des tubes connus n’est pas sans risque. Si le choix est prévisible, la scène peut vite être clichée, voire parodique, perdant ainsi toute authenticité. C’est le cas de “Born to Be Wild” de Steppenwolf devenu un raccourci pour illustrer une scène en moto ou encore “We Are Young” de Fun., pour des scènes de fêtes avec des ados. Le piège guette aussi lorsque certaines chansons sont devenues indissociables d’un film : “Eye of the Tiger” de Survivor dans Rocky, tout comme “Vogue” de Madonna qui nous fait directement penser au Diable s’habille en Prada. Dans ces cas, la musique ne servirait plus l’histoire mais pourrait distraire le spectateur. Les needle drop sont devenus un langage cinématographique. Une musique populaire peut raconter une histoire et transmettre des émotions que chacun interprète à sa façon.