Dans la nuit du 21 mai, une équipe s'est attelée à gonfler une structure colossale au-dessus de la Seine. Au petit matin, le Pont Neuf comme on le connaît avait disparu. À sa place : une grotte monumentale de 120 mètres de long, 20 mètres de large et jusqu'à 18 mètres de haut, dont les parois rocheuses factices relient la rive droite à la rive gauche dans un trompe-l'œil saisissant. L'artiste JR, photographe et figure incontournable du street art mondial, vient d'accomplir ce qu'il décrit lui-même comme "l'aboutissement" de sa carrière. La structure est déjà visible depuis les berges, les quais et les ponts alentour, mais il faudra attendre le 6 juin pour pénétrer à l'intérieur.
Derrière la grotte, des mois de chantier discret
Ce projet pharaonique n'est pas tombé du ciel. Dès janvier 2026, JR et son équipe testaient dans un hangar de l'aéroport d'Orly un prototype grandeur nature de 15 mètres pour valider les contraintes techniques et artistiques. C'est l'entreprise bretonne Air Toiles Concept, forte de trente ans d'expérience, qui a conçu et fabriqué depuis Plougoumelen (Morbihan) la structure gonflable et le tunnel intérieur. Du 6 au 28 juin, les visiteurs pourront traverser le pont librement, de jour comme de nuit, et gratuitement. C'est une première pour JR, qui a passé deux décennies à couvrir des façades dans plusieurs pays sans jamais permettre au public d'y entrer.
Un hommage à Christo, 40 ans après
Impossible de ne pas penser à 1985. Cette année-là, le duo Christo et Jeanne-Claude avait emballé le Pont Neuf dans 40 000 m² de tissu doré, pour onze jours d'une œuvre devenue légendaire. JR revendique cet héritage sans chercher à l'imiter : là où ses aînés enveloppaient, lui creuse. La structure en toile imprimée crée l'illusion de formations rocheuses calcaires, comme si le pont avait été englouti par les carrières souterraines dont est issu le calcaire lutétien qui constitue ses pierres. Le projet marque le 40e anniversaire de cette performance historique, et Vladimira Yavachev, nièce de Christo, a salué l'initiative avec enthousiasme.
Dans le tunnel : une expérience pour tous les sens
L'expérience ne se limite pas à la structure gonflable. Thomas Bangalter, des Daft Punk, a conçu l'identité sonore du tunnel intérieur. Non pas de la musique à proprement parler, mais une "étoffe sonore" enveloppante qui accentue le sentiment d'immersion. À cela s'ajoute un parcours de réalité augmentée baptisé Echoes, développé avec l'AR Studio Paris de Snap Inc. Via smartphone ou lunettes Spectacles disponibles sur place, les parois de la caverne s'animent pour révéler des perspectives invisibles à l'œil nu : jeux de lumière, textures numériques, mouvements décomposés dans la tradition d'Étienne-Jules Marey, pionnier de la chronophotographie. Aucun fonds public n'a été mobilisé pour ce projet, fidèle en cela à la philosophie de Christo. Le financement repose sur la vente des œuvres de JR et des partenariats privés (Snap Inc., Bloomberg Philanthropies, Paris Aéroport, Salesforce). Côté environnement, la structure légère limite les transports, les toiles ont été imprimées en France avec des encres à base d'eau, et une seconde vie est déjà prévue pour les matériaux après le 28 juin. Une œuvre éphémère, oui, mais soucieuse des enjeux environnementaux.