À l’heure où les réseaux sociaux permettent à de nombreux artistes de diffuser leur musique sans passer par les circuits traditionnels, de plus en plus de musiciens choisissent de développer leur carrière en toute indépendance. Pour mieux comprendre son quotidien, nous avons interrogé Alice Recher, artiste indépendante, qui revient sur son parcours, ses choix et les obstacles qu’elle rencontre dans la construction de sa carrière musicale.
Quand on démarre de zéro et sans label, par quoi commence-t-on concrètement ?
Alice Recher : "J’écrivais et composais des chansons bien avant de me déclarer officiellement artiste. Pour moi, la première étape n’a donc pas été la création musicale en elle-même mais plutôt tout l’aspect administratif. J’ai dû créer un profil artiste sur les plateformes de protection des droits d’auteur ainsi que sur les plateformes de distribution. C’est à ce moment-là que mon projet a commencé à exister officiellement."
Sans budget de production d'un label, comment faites-vous pour enregistrer vos morceaux ?
Alice Recher : "J’ai commencé avec mon iPad et un logiciel de production dessus. Aucun micro, rien d’autre. Puis, petit à petit, je me suis acheté un micro et une carte son avec lesquels j’ai réalisé une plus grosse partie de mes chansons. Aujourd’hui, j’ai décidé d’investir davantage dans la confection d’un home-studio plus complet, c’est-à-dire avec des enceintes de monitoring, un casque consacré à la fois à l’enregistrement et la production, des structures d’isolation et d’autres instruments dans un nouveau coin bureau consacré à la musique. Je n’ai pas d’aide financière consacrée à la musique. J’ai dû prendre sur mes économies pour acheter tout ce matériel."
Avec quelques centaines ou milliers d’abonnés, ressentez-vous une pression pour "grossir" à tout prix, ou est-ce que vous le voyez comme le début de quelque chose de plus grand qui prendra du temps ?
Alice Recher : "Je ne me focalise pas sur le nombre d’abonnés, d’autant que la majorité provient de l’autre monde auquel j’appartiens : celui de l’escrime mondiale, puisque je suis en équipe de France. De ce fait, très peu de personnes me suivent pour ma musique mais je commence à me construire un réseau. Je suis au tout début de ce projet musical, un an encore après m’être lancée. Je n’ai pas de doute sur le fait que mon objectif de vivre de ma musique puisse prendre beaucoup plus de temps."
Est-ce que vous vous forcez à suivre les codes des réseaux sociaux pour gagner en visibilité ?
Alice Recher : "Beaucoup de mes proches me conseillent de jouer avec les trends ou de poster plus souvent. Je sais qu’il peut être intéressant de poster de manière plus régulière du contenu consacré à ma musique, mais je n’ai pas envie de suivre des modes. Suivre des trends dans le but de "percer" ne m’intéresse absolument pas. Ce n’est pas mon objectif et j’en ai honnêtement un peu marre de devoir me vendre à tout prix. Je trouve que tout ça sonne faux. Pour exister en tant qu’artiste ou même sportive, aujourd’hui, il faut nécessairement être "influenceur.euse" et c’est un tout autre métier qui demande beaucoup de temps et d’énergie."
Comment éviter l’épuisement et ne pas perdre l’inspiration musicale en route quand on doit tout faire soi-même ?
Alice Recher : "J’ai connu l’an dernier et jusqu’à très récemment, une grosse période de non-productivité musicale en raison d’un épuisement mental lié notamment au fait que je devais 'm’éparpiller' pour exister. Je n’ai pas écrit de chansons entières depuis février 2025, même si j’ai écrit beaucoup de textes entre-temps. Je ne veux désormais plus prendre le risque de perdre mon inspiration et ma volonté de créer maintenant qu’elles reviennent peu à peu. Je veux simplement créer."
Comment décrocher ses premières dates de concert quand on est artiste émergente ?
Alice Recher : "J’ai fait mes premières scènes un peu par chance, grâce à des personnes qui sont venues me proposer des dates sur les réseaux, mais aussi à des amies qui croyaient en moi. Pendant l’été 2024, j’ai rencontré trois autres artistes avec lesquelles nous avons créé un collectif d’entraide. Le but était de proposer des co-scènes ou co-plateaux à des bars ou salles de concert. Grâce à ce collectif, j’ai pu faire plusieurs scènes en région parisienne et plus largement en France."
Est-ce que vous aimeriez signer un jour dans une maison de disques, ou préférez-vous garder votre indépendance ?
Alice Recher : "Même si le confort d’être encadré me plairait beaucoup, je crois que je préfère miser sur mon indépendance ne serait-ce que pour être sûre de garder mon entière liberté artistique."
Quelle place prennent les proches et l’entourage dans le parcours d’une artiste indépendante ?
Alice Recher : "L’entourage est essentiel, qu’il soit acteur ou spectateur. C’est bateau, mais seul, on met plus de temps à arriver à nos fins et surtout, on prend moins de plaisir pendant tout le processus. Le simple fait d’avoir des gens qui croient en nous et/ou qui aime nous écouter, ça change tout."
Comment vivez-vous le manque de visibilité lorsqu’un morceau sort ?
Alice Recher : "Ça peut être très frustrant et démoralisant de ne pas voir de « résultats » mais je pense que le mieux est de se focaliser sur ce que l’on fait, de rester authentique et de tenter du mieux possible de ne s’attendre à rien de plus qu’au plaisir et à la satisfaction éprouvée à partager notre musique. Rester sincère et authentique dans sa démarche est plus important que n’importe quelle stratégie de communication ou promotion. C’est ainsi, à mon sens, que l’on fonde une vraie communauté qui aimera notre musique pour ce qu’elle est."
Les réseaux sociaux sont-ils devenus indispensables pour exister dans la musique aujourd’hui ?
Alice Recher : "Les réseaux sont essentiels pour toucher un maximum de monde rapidement mais rien ne remplacera, selon moi, la qualité et l’importance des interactions entre l’artiste sur scène ou en dehors et ses spectateurs. Comme dans tout art, et tout domaine, c’est l’humain qui doit rester au centre, à l’origine et à la finalité d’un projet. Je ne dénigre pas les réseaux sociaux mais ils ont une limite qui m’est évidente."