On pourrait croire que le vinyle aujourd’hui, c'est l'affaire des cinquantenaires nostalgiques qui ressortent leurs platines du grenier. C'est faux. En France, les données du SNEP (Syndicat National de l'Édition Phonographique) le confirment année après année : ce sont les moins de 35 ans qui tirent la croissance du marché du disque noir. Ils représentent 41 % des acheteurs de vinyles. Selon un rapport publié mi-mars, le vinyle a généré environ 113 millions d'euros en France, soit une hausse d'environ +15 % en un an. Un chiffre qui aurait semblé absurde il y a vingt ans, à l'heure où iTunes enterrait le CD. Alors, qu'est-ce qui pousse un étudiant de 22 ans à dépenser 25, 30, voire 40 euros pour un album qu'il pourrait écouter gratuitement sur Spotify ? La réponse tient en plusieurs raisons, et aucune n'est vraiment la nostalgie.
Une réaction contre l'immatériel
Les nouvelles générations ont grandi avec des playlists infinies, des abonnements à 10 euros par mois et des bibliothèques musicales qui n'existent que numériquement. Pour beaucoup de jeunes, posséder physiquement un album, c'est lui donner une existence réelle. Le vinyle se tient dans les mains, il prend de la place, il s'abîme, il se prête. Il est là. Les sociologues parlent de « réenchantement des objets ». Là où le streaming a banalisé la musique en la rendant omniprésente et invisible, le disque vinyle lui rend du poids, au sens propre comme au sens figuré. Acheter le dernier Billie Eilish ou le premier album de Daft Punk en vinyle, c'est dire : cet artiste compte pour moi, donc j’achète sa musique en format physique.
Un objet culturel autant qu'une expérience sonore
Il serait réducteur de croire que les jeunes achètent du vinyle uniquement pour l'écouter. Même si, il faut l’avouer, le son du vinyle possède une richesse que les formats numériques comprimés ne peuvent pas égaler. L'objet lui-même compte. La pochette grand format (30 x 30 cm), les éditions limitées colorées ou marbrées : le vinyle est un produit visuel autant que musical. Ce n'est pas du tout nouveau, et ce n'est pas superficiel. Depuis les années 1950, la pochette de disque a toujours été une œuvre à part entière : Dark Side of the Moon de Pink Floyd ou Unknown Pleasures de Joy Division le prouvent. Ce que la génération actuelle a fait, c'est réactiver cette dimension en y ajoutant une logique personnelle. Ma collection de disques dit qui je suis. Les disquaires indépendants, qu'on croyait condamnés, témoignent de ce renouveau. Ils signalent une clientèle rajeunie, souvent des primo-acheteurs qui découvrent le format. Les brocantes et vide-greniers ont également vu exploser la demande, avec des vinyles d'occasion qui s'arrachent à des prix parfois supérieurs à ceux du neuf.
Quand les artistes eux-mêmes relancent l’industrie du vinyle
Il y a un facteur déclencheur qu'on ne peut pas ignorer : les artistes eux-mêmes ont compris l'enjeu. Taylor Swift est sans doute la figure la plus emblématique de ce mouvement. Ses rééditions en vinyle, souvent déclinées en multiples versions exclusives avec des pochettes et couleurs de disques différentes, ont littéralement régénéré le marché mondial. Les Swifties ont acheté des vinyles par millions, beaucoup d'entre eux pour la première fois. Son dernier labum The Life of a Showgirl s’est écoulé à 1,3 million de vinyles vendus aux États-Unis la semaine de sa sortie, un record. Billie Eilish, qui met en avant des vinyles éco-responsables, Arctic Monkeys, dont les fans sont très attachés au format physique, ou encore Adele (son album 30 a été tellement pressé en vinyle qu’il a saturé les usines), sont tout autant d’artistes qui entretiennent la culture du vinyle. Et puis, comment ne pas parler du Record Store Day ? Rendez-vous annuel des disquaires indépendants né aux États-Unis en 2008 et désormais célébré partout en France, il est devenu un événement attendu des jeunes amateurs. Des files d'attente se forment dès l'aube devant les boutiques pour mettre la main sur des éditions limitées. Le vinyle a réussi ce que peu de formats culturels parviennent à faire : créer une communauté. Dans un monde où tout se consomme vite, le disque noir impose de ralentir : on le sort de sa pochette, on le pose délicatement, on met l'aiguille. Et on écoute.