Bals fastueux, regards lourds de sens et réputations prêtes à s’effondrer au moindre faux pas : depuis plusieurs décennies, la Régence anglaise hante les écrans. De Orgueil et Préjugés à Bridgerton, en passant par The Buccaneers ou les innombrables adaptations de Jane Austen et des sœurs Brontë, pour Hollywood il semble impossible de ne pas adapter cette période brève de l’histoire britannique. Ces récits racontent bien plus que des histoires d’amour : ils mettent en scène des rapports de pouvoir, des contraintes sociales étouffantes et des héroïnes étonnamment modernes. Alors pourquoi cette époque continue-t-elle de séduire autant ?
Une période courte mais dramatiquement surchargée
La Régence anglaise, officiellement de 1811 à 1820, mais souvent étendue jusqu’à l’ère victorienne, concentre énormément de tensions narratives. Les hiérarchies sociales sont très rigides, les mariages sont perçus comme des enjeux économiques, il y a de plus en plus de bourgeois, des personnes devenues riches en travaillant, ce qui est mal vu par les aristocrates, personnes nées riches et qui méprisent le travail. Avec ce changement de classes sociales, la société met plus en exergue les réputations et les scandales. Cette période marque aussi les débuts de l’émancipation féminine. Pour le cinéma et les séries, c’est un cadre parfait : les conflits sont intimes, mais les conséquences sont sociales. Une simple rumeur peut ruiner une famille entière, comme dans Bridgerton et un mariage peut être une victoire, à l’image de The Buccaneers ou une prison, intrigue principale de Orgueil et Préjugés. Hollywood adore cette période parce que le mariage n’est jamais une simple histoire d’amour. En effet, il conditionne le statut social, garantit la survie économique des femmes, et parfois d’une famille entière, enfin il cristallise les rapports de pouvoir. Dans Orgueil et Préjugés, l’amour est vu comme une transgression sociale. Bridgerton montre le mariage comme un marché mondain et de même que dans The Buccaneers, le mariage transatlantique est vu comme un échange. Pour les anglais, les américains leur rapportent de l’argent, et du côté américain, les anglais leur donnent des titres donc une légitimité. Résultat : les intrigues sont accessibles au public moderne, car les questions de choix amoureux, de pression sociale et de liberté individuelle sont toujours d’actualité.
Des héroïnes modernes dans des corsets anciens
Un paradoxe qui séduit énormément Hollywood : des femmes contraintes, mais extraordinairement fortes. Elizabeth Bennet (Orgueil et Préjugés), Daphné Bridgerton, Pénélope Featherington (Bridgerton), Annabel St-George (The Buccaneers) ou encore Catherine Earnshaw (Les Hauts de Hurlevent) sont toutes intelligentes, observatrices, en avance sur leur temps et surtout prisonnières d’un système qu’elles tentent de contourner. Les adaptations récentes accentuent volontairement cette lecture féministe que ce soit par la voix off omnisciente de Lady Whistledown à la Gossip Girl, ou avec des dialogues modernisés mais surtout à travers une sexualité féminine plus affirmée. Hollywood y trouve un terrain idéal pour réconcilier récit historique et discours contemporain.
Une esthétique immédiatement reconnaissable (et vendable)
La Régence anglaise est visuellement iconique grâce aux robes empire, bals, carrosses mais surtout les contrastes entre les espaces publics, comme la cour, et intimes, les grandes demeures. Ce type de visuel est un rêve pour la direction artistique, le marketing autour du projet et pour nourrir les réseaux sociaux. Des séries comme Bridgerton ou The Buccaneers fonctionnent aussi comme des fantasmes esthétiques. C’est une époque idéalisée, élégante, où le luxe masque les tensions sociales. Hollywood adapte beaucoup cette période car elle est suffisamment lointaine pour être romancée pourtant suffisamment documentée pour être crédible mais surtout : elle est flexible. Dans Bridgerton la période est réécrite pour être inclusive et colorée, tandis que Orgueil et Préjugés adopte une approche plus réaliste et nostalgique, Emma, un film de 2020 adapté du livre éponyme de Jane Austen, accentue l’ironie de cette société et la satire sociale y est assumée alors que Persuasion, film sorti en 2022 sur Netflix, a tenté de moderniser cette période et c’est, encore aujourd’hui, très débattu sur internet. Cette époque devient une toile blanche idéologique, sur laquelle nous projetons notre société. Le succès de ces œuvres s’explique aussi par leur fonction de refuge : monde codifié, problèmes clairs et fin souvent rassurante. Dans un contexte de crises contemporaines, ces récits offrent un sentiment d’ordre, même quand les personnages souffrent. Orgueil et Préjugés incarne parfaitement cette nostalgie d’un monde hiérarchisé mais élégant, tandis que Bridgerton y ajoute la fantaisie et l’évasion.
La littérature anglaise : une base d’adaptations inépuisable
Si Hollywood revient sans cesse à cette période, c’est aussi grâce à un réservoir littéraire exceptionnel. Que ce soit Jane Austen (Orgueil et Préjugés, Emma, Raison et Sentiments, Persuasion), Les sœurs Brontë (Jane Eyre, Les Hauts de Hurlevent) ou encore Edith Wharton (The Buccaneers) les romans nous documentent sur cette courte période historique. Ils offrent des dialogues brillants, des structures narratives solides et des personnages originaux mais profonds. Chaque adaptation peut proposer une nouvelle lecture, ce qui justifie leur multiplication. Hollywood n’adapte pas la Régence anglaise par hasard : cette période est un miroir déformant de nos propres obsessions modernes – l’amour, le pouvoir, le genre et la classe sociale — enveloppé de corsets, bals et de grandes déclarations romantiques.